Opinions › Idées

Lutte de libération des pays et des peuples : quelle théologie pour l’Afrique ?

Le Congo Brazzaville et le Congo Kinshasa, deux pays voisins situés en Afrique centrale et de part et d’autre du Fleuve Congo, vivent des moments très difficiles qui hypothèquent leurs avenirs prochains, et mettent les populations dans la psychose des guerres civiles.

En effet, à cause des tripatouillages faits sur les constitutions de leurs pays respectifs, et le non-respect du nombre des mandats par Denis Sassou Nguesso du Congo Brazzaville, et Joseph Kabila du Congo Kinshasa, ces deux pays frères connaissent des crises politiques et sécuritaires très graves.

Cependant, ce qui reste très particulier dans ces crises et qui a surpris plus d’un observateur et toute la communauté internationale, c’est l’entrée dans ces luttes de libération des églises catholiques et évangéliques.

Pourtant, toutes n’utilisent pas les mêmes voies et moyens pour attaquer les régimes dictatoriaux de ces pays qui ont mis les populations dans un état de servitude.
Nous, nous sommes intéressés aux comportements des pasteurs de ces églises. Il ressort de notre lecture que les églises catholiques et évangéliques qui sont au Congo Brazzaville et au Congo Kinshasa n’ont pas un « courant de pensée théologique » qui peut les aider à uniformiser leurs stratégies pour mieux être combattives.

Comme cela était le cas avec la théologie de la libération qui était en vogue en Amérique Latine et qui avait obtenu l’adhésion de toute l’Eglise. Ce qui nous pousse donc à poser la question suivante : quelle théologie pour l’Afrique ?

D’entrée de jeu, nous voudrons dire que le rôle et les missions des églises chrétiennes ne devaient pas être les mêmes dans les pays développés où la démocratie est devenue une culture et les droits de l’homme sont respectés, et dans les pays en voie de développement, notamment les pays africains qui ploient encore sous des régimes dictatoriaux.

Et, à la lumière du Concile Vatican II, les églises catholiques des pays en voie de développement, plus particulièrement celles d’Afrique, devraient par exemple être autorisées à aider les peuples à se libérer, et à prendre la tête de leurs mouvements pour bien coordonner leurs actions et ne pas tomber dans les dérives.

Comme Gustavo Gutiérrez, l’aumônier des étudiants péruviens (1968), les pasteurs des églises chrétiennes d’Afrique devaient, eux aussi, dire au peuple de Dieu que «  la situation qu’ils vivent actuellement n’est pas voulue par Dieu ». Ils devaient, eux aussi, participer à « La création d’une société juste et fraternelle » et au «  salut des êtres humains, si par salut nous entendons le passage du moins humain au plus humain. On ne peut pas être chrétien aujourd’hui sans un engagement de libération  ».

Pourtant sur le terrain, les voies et les moyens utilisés par les pasteurs des églises chrétiennes ne sont pas les mêmes. Parce qu’ils n’ont pas un « courant de pensée théologique  » commun.

Nous ne voulons pas ici nous prononcer sur l’efficacité de ces voies et moyens choisis par les pasteurs des églises catholiques et évangéliques ; mais nous voulons tout simplement faire prendre conscience de ce manque de « courant de pensée théologique » qui devrait être propre à l’Afrique jusqu’à l’installation des Etats démocratiques.

D’ailleurs, nous pensons que vu l’urgence d’avoir ce « courant de pensée théologique » en ces moments aussi incertains que vivent beaucoup de pays d’Afrique, les pasteurs des églises chrétiennes devraient soit au sein de leurs églises respectives soit au sein de l’œcuménisme vite se retrouver pour combler ce vide préjudiciable. Les cas du Congo Brazzaville et du Congo Kinshasa nous servent d’objet d’études pour argumenter notre article.

Au Congo Brazzaville, la crise multidimensionnelle que connaît le pays ne laisse pas indifférents les pasteurs de l’église catholique.

Même si leur engagement de lutter contre la dictature de Sassou Nguesso est parfois affaibli par les relations que leur église a avec l’Etat ou celles que chacun d’entre eux entretient avec les dignitaires du pouvoir. Et, si les pasteurs des églises sont les pères spirituels, les dignitaires du pouvoir sont des bienfaiteurs.


Cependant, à coté des lettres pastorales des évêques ou des messages de la Conférence épiscopale, une aumônerie des femmes et des hommes politiques a été ouverte dans l’archidiocèse de Brazzaville ; mais deux prêtres, les abbés Brice Ruffieux Bahouamio et un autre qui a requis l’anonymat et signé son article publié dans le journal en ligne Zenga Mambu, sous le pseudonyme de prêtre congolais, se sont démarqués pour faire entendre leurs voix.

Le premier, le prêtre congolais, publie un article titré « Combattre la dictature au Congo-Brazzaville par une contribution autre que politico-juridique et militaire ! C’est possible  ».

Pour ce qui concerne ce papier, nous reprenons les intertitres pour résumer la pensée de l’auteur. Il y en a trois : « la résistance armée ne suffit pas », la « contestation politique a besoin d’un soutien  ». C’est pourquoi le prêtre congolais fait des « propositions spirituelles pour soutenir ces forces manifestes qui combattent la dictature ».

Le deuxième, l’abbé Brice Ruffieux Bahouamio, lui, adresse une Lettre ouverte à Monsieur Denis Sassou Nguesso, président de la république du Congo, dont voici le chapeau qui résume presque tout le texte : « Monsieur le Président, au regard de l’évolution de la situation sécuritaire dans le Pool, avec les chefs d’accusation standard de ‘’lutte contre le terrorisme et la rébellion’’, je viens par la présente lettre interpeller votre conscience face à l’histoire. Car, les actes d’un chef de surcroît le chef d’une nation affectent non seulement les vivants mais aussi les morts, non seulement ses contemporains mais aussi les générations qui ne l’ont pas connu, non seulement le présent mais aussi le futur, non seulement le visible mais aussi l’invisible, non seulement le naturel mais aussi le surnaturel. C’est pour autant dire, un chef d’Etat doit beaucoup à son peuple, mais par dessus tout : des valeurs. Et la première et la plus grande des valeurs qu’un chef peut léguer à son peuple c’est l’amour de la patrie. Et c’est cet amour pour la nation, encore appelé patriotisme, qui a rendu immortel les grandes figures de l’histoire de l’Afrique et du Congo au point d’inscrire leur noms dans le panthéon du Cœur de leur peuple. »

Au Congo-Kinshasa, l’église catholique a conduit les négociations entre le pouvoir du président Joseph Kabila et l’opposition qui ont abouti à l’accord de la Saint-Sylvestre. En effet, le pouvoir et l’opposition avaient signé un compromis pour la gestion du pays.

Le Comité Laïc de Coordination (CLC) a organisé une marche de protestation à travers tout le pays que le clergé avait autorisée auparavant, avant que le cardinal Laurent Mossengwo Passinya, archevêque de Kinshasa (église catholique), et le révérend pasteur David Ekofo (église évangélique), montent au créneau pour fustiger la dictature du président Joseph Kabila.

D’ailleurs, pour la deuxième marche que le Clc veut organiser ce dimanche 21 janvier 2018, il n’est pas surprenant que des évêques catholiques et des pasteurs ainsi que des chrétiens évangéliques y participent, eux aussi.

Cependant, les vives et très encourageantes réactions que la déclaration du cardinal Laurent Mossengwo Passinya a provoquées dans les institutions internationales à savoir l’Onu et l’Union européenne, et dans beaucoup de capitales occidentales ainsi qu’au Vatican, fait penser à une exhumation et une autorisation de la théologie de la libération.

Alors que les conservateurs du Vatican l’avaient qualifiée de « perversion de la chrétienté » et de «  la théologie des rues ». Elle était accusée d’avoir un élan marxiste et révolutionnaire pouvant ainsi conduire des peuples à la « dérive idéologique  ». Alors comment le Vatican explique-t-il aujourd’hui ce revirement ?

« Il n’y a que les morts qui ne changent pas d’avis » disait Mgr Ernest Kombo, président de la conférence nationale souveraine du Congo.
Néanmoins, la nonciature apostolique de Kinshasa c’est- à -dire l’ambassade du Vatican à Kinshasa qui est représentée par Mgr Luis Mariano Montemayor, et qui s’exprimait sur la marche réprimée des chrétiens laïcs catholiques du 31 décembre 2017, a été très claire : « Le code de droit canonique (la loi fondamentale de l’église catholique) garantit à chaque baptisé catholique de se constituer en association et de promouvoir des initiatives qui soient en harmonie avec la mission de l’église ». Et d’ajouter : « Contrairement à ce qu’il en est dans d’autres organisations et sociétés, aucune autorisation préalable n’est demandée pour l’exercice de ces droits. Mais il est de la compétence de l’autorité ecclésiastique du lieu de résidence des fidèles d’être attentif à ce que l’activité des fidèles et de leurs associations reste conforme à la foi et à la doctrine de l’église ». L’ambassade vaticane souligne, par ailleurs, que « La promotion de la justice et la défense des droits civils et politiques des citoyens fait intégralement partie de la doctrine sociale de l’église ».

Alors à la question : « quelle théologie pour l’Afrique ? » peut s’adjoindre celle-ci : « A quoi sert la théologie en Afrique si ce n’est pour une insurrection d’amour ? »

À LA UNE
Retour en haut