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En Guinée, l’opposition soigne ses blessés dans sa propre clinique

Le patient se retient comme il peut de gémir tandis que le médecin s’affaire autour des blessures par balle qu’il a reçues aux jambes. La pièce décrépite empeste le sang et la sueur, c’est la clinique de fortune de l’opposition guinéenne à Conakry.

La Guinée est en proie depuis octobre à la contestation contre le projet prêté au président Alpha Condé de briguer un troisième mandat à la tête de l’un des pays les plus pauvres au monde.

Plus de 30 civils et un gendarme ont été tués et des centaines de personnes blessées, dans la répression brutale des manifestations par les policiers et les gendarmes, mais aussi, souvent, lors de confrontations éparses en marge des rassemblements. Dans bien des cas encore, les blessés dénoncent des attaques des forces de sécurité sans la moindre provocation.

Bon nombre de blessés se retrouvent ici, dans la clinique discrètement tenue par le Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), le collectif qui mène le mouvement contre le président. A l’abri d’une enceinte, ils se remettent entre les mains de médecins volontaires qui soignent leurs plaies dans une seule pièce, rudimentaire et étouffante.

Certains « ont peur de se rendre dans les hôpitaux », explique un médecin, que l’AFP ne nomme pas pour des raisons de sécurité. Il fait référence à la crainte des habitants de certains quartiers soit d’être refoulés par les établissements hospitaliers, soit de voir des hommes en uniforme venir les y chercher.

Les quartiers d’où ils viennent sont réputés être des bastions de l’opposition, dans la banlieue de Conakry par exemple, où nombre d’incidents mortels ont été déplorés. Maints habitants dénoncent un harcèlement policier systématique selon eux.

À l’extérieur de la salle qui fait office de clinique, une douzaine de patients, adolescents pour la plupart, cherchent à récupérer sur des chaises rembourrées et sur une terrasse ombragée. Certains peuvent à peine parler. Les uns n’ont en apparence que des égratignures ou des bleus. D’autres, en revanche, désignent les épais bandages qui, disent-ils, dissimulent leurs blessures par balle.

– La routine –

Les douze hommes et adolescents auxquels l’AFP a parlé ont tous dit venir de quartiers connus pour leur sympathie avec l’opposition et avoir été pris pour cibles sans même avoir participé aux manifestations.

La veille encore, ces quartiers avaient été pour la énième fois le théâtre de manifestations et de heurts le long d’une des principales artères de la ville.

L’un des blessés, âgé de 18 ans, a la lèvre entaillée et arbore un pansement au-dessus de l’oeil droit. Frêle et tremblant, il soulève son tee-shirt pour dévoiler les larges marques sombres qui lui couvrent le dos.


Les policiers l’ont arrêté et frappé avec des câbles, « pour rien », assure-t-il.

Un adolescent de 15 ans à la tête bandée raconte qu’il prenait le thé avec ses amis quand il a été lui aussi arrêté et battu. « C’est juste dans leurs habitudes », accuse-t-il.

Un jeune de 20 ans dit avoir croisé les gendarmes et s’être mis à courir. « J’ai reçu un coup de couteau dans le dos », dit-il. Lui aussi s’exprime en peul, la langue de l’ethnie qui est majoritaire en Guinée avec les Malinkés, autre communauté dont est issu le président.

– Règle d’impunité –

Les autres patients de la clinique rapportent des faits similaires. Les accusations d’abus policiers sont difficilement vérifiables de source indépendante. Cependant, elles sont constantes depuis des années et soutenues par les défenseurs des droits humains. Certains agissements sont corroborés par des vidéos circulant largement sur les réseaux sociaux.

Interrogé, un porte-parole de la police a déclaré ne pas avoir connaissance des faits dénoncés par les patients de la clinique. Celui de la gendarmerie n’a pu être joint.

Dans un entretien récent avec l’AFP, le ministre de la Sécurité, Damantang Albert Camara, admettait qu’aucun service de sécurité n’était parfait. Mais il assurait, comme ne cessent de le répéter les autorités, que les plaintes donnaient « systématiquement » lieu à une enquête.

Les défenseurs des droits humains dressent un tableau plus sombre. Amnesty International écrivait en novembre qu’au moins 61 manifestants et passants avaient été tués par les forces de sécurité depuis 2015. Le bilan s’est alourdi depuis.

Malgré des dizaines de plaintes, un seul membre des forces de sécurité a été poursuivi, et « l’impunité continue d’être la règle en Guinée », disait l’ONG.

Après des mois de tensions, la situation en Guinée reste suspendue aux décisions de M. Condé, 82 ans. Il entretient le flou sur son intention de se présenter ou non à sa propre succession à l’expiration de son mandat en 2020.


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