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Scandinaves tuées au Maroc: questions sur la radicalisation des prévenus

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Le procès des assassins présumés de deux touristes scandinaves au Maroc a soulevé la question du possible rôle d’un prédicateur salafiste dans la radicalisation de suspects ayant suivi ses enseignements, et au sort de son courant de pensée dans le royaume.

Plusieurs des 24 prévenus jugés depuis début mai pour avoir adhéré à une cellule jihadiste et/ou avoir décapité au nom du groupe Etat islamique (EI) deux jeunes touristes scandinaves, Louisa Vesterager Jespersen et Maren Ueland, ont reconnu avoir suivi l’enseignement des écoles coraniques fondées par ce religieux, le cheikh Mohamed al-Maghraoui.

Le chef de la cellule, Abdessamad Ejjoud, a fréquenté ces écoles privées de Marrakech. Ce repris de justice de 25 ans a cependant démenti toute influence du cheikh dans son choix de la violence.

A l’opposé, le prévenu Abdelaziz Feriat a dénoncé les « deux visages » du prédicateur: « celui qu’il montre aux autorités, et un autre, plus radical, avec des idées extrémistes ».

Parlant au nom des parents de Louisa, les avocats de la partie civile ont voulu que le cheikh soit convoqué devant le tribunal en lui imputant « les origines de la radicalisation » des suspects, peu éduqués et vivant dans des quartiers défavorisés.

Cette demande a toutefois été rejetée par le tribunal antiterroriste de Salé.

– Propagande –

Pour l’accusation, le groupe a été radicalisé par la propagande de l’EI sur les réseaux sociaux.

Le cheikh marocain, en voyage en Arabie Saoudite, n’était lui pas disponible pour exprimer son point de vue.

En écho de ceux qui dénoncent la collusion entre intégrisme religieux et jihadisme, la partie civile considère les écoles d’al-Maghraoui comme des « partenaires des criminels » parce que certains propos tenus dans leur enceinte relèvent de « l’incitation à la violence ».

Ainsi, en 2012, l’ex-ministre de la Justice Mustapha Ramid, actuellement en charge des droits humains, avait regretté dans une de ces écoles que « Marrakech devienne une destination pour des gens du monde entier qui viennent commettre des péchés », comme l’a rappelé la partie civile pendant le procès.

Les juges n’ont pas non plus estimé utile de le convoquer aux audiences.


C’est dans les années 1970 qu’al-Maghraoui a créée son association, qui chapeaute un réseau d’écoles nommé « Maison du Coran » et prêche un islam rigoriste proche du salafisme.

La doctrine salafiste incite à une obéissance totale vis-à-vis du chef de l’Etat, considéré comme la seule autorité légitime pour mener le jihad, tandis que les mouvances jihadistes excommunient les pouvoirs en place et militent pour un « califat islamique ».

– « Instrumentalisation » –

Pour l’ex-prêcheur salafiste Abdelwahab Rafiki, « les deux puisent dans le même corpus (…), qui nourrit la haine de l’autre ». Et « il suffit de se soustraire à l’idée d’obéissance au chef pour basculer vers le jihadisme », assure celui qui a été condamné après les attentats de Casablanca (33 morts en 2003), puis gracié en 2012 après un revirement idéologique.

Au Maroc, d’après l’universitaire Salim Hmimnat, spécialiste de politique religieuse, le salafisme « a commencé à infiltrer la société dans le contexte géopolitique » des années 1980, « marqué par l’instrumentalisation de cette doctrine par les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite contre le communisme ».

Le pouvoir marocain a alors utilisé ce courant religieux pour contrer un mouvement islamiste local, Al Adl wal Ihsane, « opposé au régime », mais aussi la gauche, creuset de la contestation à l’époque, explique l’universitaire.

C’est ainsi que le cheikh al-Maghraoui, aligné sur Ryad, a « bénéficié d’un soutien financier de l’Etat saoudien, au vu et au su des autorités marocaines », assure Abdelhakim Aboullouz, un autre universitaire, spécialiste de la mouvance salafiste.

Depuis les attaques de Casablanca, le Maroc s’efforce d’encadrer le champ religieux à travers la promotion d’un islam modéré, à des années-lumières de la ligne intégriste d’al-Maghraoui.

Mais, d’après Salim Hmimnat, leur attitude envers l’association du cheikh « fluctue » selon « le besoin de l’utiliser à des fins politiques ».

Ses écoles coraniques ont été fermées en 2010 sur décision judiciaire. Mais, en 2011, deux établissements ont été rouverts, à l’époque où le cheikh appelait à soutenir la nouvelle Constitution, à contrepied du mouvement réformiste du 20-février, né pendant le Printemps arabe.

Un flou persiste depuis sur le statut légal de ces écoles.


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