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L’horizon bouché des Françaises épouses de jihadistes détenues en Syrie

Dans la Syrie en guerre, une Française installée dans un camp surpeuplé accueillant les familles de jihadistes du groupe Etat islamique (EI) souhaite rentrer dans son pays, tandis qu’une autre, plus méfiante, craint d’être séparée de ses enfants.

« Par rapport au gouvernement français, on souhaiterait qu’il nous laisse une chance de nous racheter », lance Oum Mohamed, trentenaire originaire de Paris, rencontrée par une équipe de l’AFP lors d’une visite au camp de déplacés d’Al-Hol, géré par les Kurdes dans le nord-est de la Syrie.

« On aimerait bien qu’il nous rapatrie », poursuit cette Française qui s’exprime sous un pseudonyme. « On sera jugé en France », ajoute cette mère de quatre enfants, qui se trouvent avec elle dans le camp. « On aimerait bien qu’ils reprennent l’école ».

Oum Mohamed vit dans une enclave du camp d’Al-Hol réservée uniquement aux familles de l’EI et placée sous haute sécurité.

La majorité de ces familles ont été évacuées par les forces kurdes des derniers villages tenus par les jihadistes dans l’Est syrien. C’est de là que ces forces, alors soutenues par Washington et les Occidentaux, ont proclamé en mars 2019 la fin du « califat » de l’EI.

Le mari d’Oum Mohamed, Français lui aussi, est mort dans un de ces villages, à Hajine, indique-t-elle, sans expliquer comment.

Alors que l’opinion publique française reste largement traumatisée par les attentats meurtriers de novembre 2015, Paris rechigne à accueillir les jihadistes présumés et leurs proches, rapatriant uniquement au compte-goutte des enfants, souvent orphelins.

– « J’ai rien fait » –

Récemment, la ministre de la Justice Nicole Belloubet a évoqué l’hypothèse d’un rapatriement, en l’absence notamment de jugements possibles sur place et devant le « risque d’une dispersion dans la nature ».

Son entourage a toutefois rapidement écarté tout changement de position officielle: les jihadistes doivent être jugés là où ils ont commis leurs exactions.

Selon Paris, environ 450 ressortissants français affiliés à l’EI –150 adultes et 300 enfants– sont détenus en prison ou retenus dans des camps en Syrie.

Comme de nombreux étrangers arrivés en Syrie après avoir rallié l’EI, Oum Mohamed dit que sa décision était motivée par le désir de « vivre un islam normal », et de porter son niqab « librement ».

« Je me suis rendue compte que (la vie était) encore plus difficile (en Syrie) qu’en France », lâche-t-elle.

« Il y en a énormément qui veulent rentrer », poursuit-elle. « Il y a une autre moitié qui ne veulent pas, mais ça c’est leur problème ».

« J’ai rien fait, j’ai pas tué, j’ai jamais tué personne », plaide-t-elle.

Les tentes faites de bâches en plastique s’alignent à l’infini dans le camp où les femmes interrogées par l’AFP racontent un quotidien fait de privations.


Sur le sol en terre jonché de déchets, une mère pousse un enfant dans un landau, le bas de son niqab noir taché de boue sèche.

Plus loin, plusieurs femmes piochent dans des piles de vêtements entassés sur un drap à même le sol.

Une autre porte sur la tête une caisse d’oranges, achetées au marché du camp.

Environ 12.000 étrangers, 4.000 femmes et 8.000 enfants, vivent dans les camps gérés par les Kurdes qui abritent aussi des Belges et des Allemandes et d’autres Occidentales.

– « La France ne veut pas » –

Nour, 23 ans et originaire de Montpellier, confie dans un souffle ne pas vouloir rester à Al-Hol. Mais elle pose ses conditions pour un retour en France.

« On aimerait bien qu’on ne soit pas séparées des enfants », estime-t-elle. « Si c’est pour nous séparer, franchement je vois pas l’intérêt de nous rapatrier ».

« S’ils vont nous laisser nos enfants, avoir une petite peine et puis après refaire notre vie normale, oui », renchérit-elle. Mais « si c’est pour prendre 10 ans de prison » et voir les enfants placés, alors Nour refuse.

La jeune femme assure ne pas avoir participé aux exactions des jihadistes. Mais elle dit ne pas comprendre la différence de traitement entre les Français qui ont rejoint l’EI, et ceux qui décidé de combattre auprès des forces kurdes, puis sont rentrés en France sans être inquiétés selon elle.

« Nos hommes ont tué. Eux aussi, ils ont tué », lâche-t-elle.

Une troisième femme, qui se présente sous le nom d’Amel, répond du bout des lèvres aux questions. Son mari a été « tué » mais elle ne veut pas donner plus de détails.

« Je veux que personne me juge. J’ai pas besoin », lance-t-elle avec indifférence.

Blessée dans un bombardement à Baghouz, ultime réduit de l’EI, elle se déplace avec des béquilles.

« La France ne veut pas de nous. C’est tout ».



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