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Irak: après l’EI, la vengeance et la peur dans le nord multiethnique

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Après le massacre des Yazidis par le groupe sunnite Etat islamique (EI) en 2014, l’Irakien Mehdi Abou Enad a dû arrêter de cultiver son champ: comme de nombreux Arabes sunnites, il craint une vengeance de ses anciens voisins.

Avec la percée fulgurante de l’EI dans le nord de l’Irak à l’été 2014, la cohabitation entre les différentes ethnies et religions du nord montagneux de l’Irak –frontalier de la Syrie– a volé en éclats.

Et plus d’un an après la « libération » de Mossoul, l’ancienne « capitale » irakienne du califat autoproclamé par l’EI, les tensions communautaires persistent dans la province de Ninive, en particulier à Sinjar, bastion de la minorité yazidie.

D’un côté, les Yazidis, kurdophones et adeptes d’une religion ésotérique monothéiste, disent avoir « le plus souffert » des multiples exactions de l’EI –massacres, enlèvements, viols–, sur lesquelles l’ONU enquête pour établir si elles constituent un génocide.

De l’autre, les Arabes sunnites, accusés d’avoir soutenu l’EI, disent payer le prix fort en raison de leur seule appartenance communautaire.

– Réconciliation nécessaire –

« On nous accuse d’appartenir à l’EI parce qu’il s’est implanté dans les zones sunnites, mais l’EI ne représente pas les sunnites », minoritaires en Irak, s’emporte M. Abou Enad.

« On ne dit pas que personne n’a rejoint l’EI, mais ça ne veut pas dire que tout le monde l’a fait », poursuit-il.

Aujourd’hui, il ne revoit plus désormais son champ qu’à plusieurs mois d’intervalle, accompagné de militaires, pour tenter de faire pousser des graines et de retrouver quelques plants à récolter.

« On a tous perdu notre gagne-pain. Cela fait quatre ans qu’on ne cultive plus nos terres car on craint pour nos vies », se lamente encore cet Irakien de 48 ans, qui vit désormais dans une maison abandonnée à une dizaine de kilomètres de sa ferme.

D’après Human Rights Watch (HRW), des actes de vengeance ont bien été recensés.

En 2017, selon elle, des combattants yazidis avaient apparemment enlevé et exécuté 52 civils d’une tribu sunnite du nord de l’Irak, en représailles aux exactions de l’EI.

« Il faut que les chefs de tribus arabes et les dignitaires yazidis se réunissent pour la réconciliation », souligne M. Abou Enad, qui vivait jusqu’en 2014 de l’agriculture, comme un tiers des Irakiens, dont 1,8 million sont toujours déplacés.

Une véritable réconciliation éviterait les vengeances sanglantes et permettrait à Sinjar de mettre un terme à quatre années de jachère, de terres brûlées et de destructions de puits et autres installations par les combats ou vandalisés par vengeance.


Cheikh Fakher Khalaf, dignitaire yazidi qui a passé trois ans sur les routes avant de rentrer à Sinjar l’été dernier, voudrait lui aussi pouvoir s’engager dans la réconciliation. Mais il juge d’abord impératif que les crimes passés soient jugés.

– Désir de justice –

« Les Arabes de Sinjar ont été impliqués dans les enlèvements de nos femmes, ils ont trahi la confiance que nous avions en eux donc ils ne peuvent plus vivre parmi nous », clame l’homme coiffé d’un keffieh rouge et blanc.

« Ceux qui n’ont rien fait, nous les respectons. Mais ceux qui ont du sang sur les mains doivent être jugés. Leur place n’est pas à Sinjar », poursuit-il.

De fait, à Sinjar, encore détruite à 70%, seules 6.000 familles sont revenues, en majorité yazidies, et quelques unes arabes chiites, majoritaires à l’échelle du pays.

Avant 2014, 50.000 familles yazidies, kurdes, arabes, sunnites, chiites et chrétiennes vivaient en bonne entente dans la ville, assurent en choeur les habitants.

Pour Tom Peyre-Costa, porte-parole du Norwegian refugee council (NRC), ce sont surtout les tensions communautaires qui empêchent les habitants de revenir, loin devant les destructions et l’absence de services publics.

Il assure à l’AFP que la réconciliation doit constituer une priorité pour rendre la cohabitation de nouveau possible.

« Il faut un dialogue entre communautés, des procès équitables et une justice transparente. Le gouvernement doit s’assurer que tous les auteurs de crimes sont poursuivis », réclame-t-il.

Des centaines de personnes ont déjà été condamnées en Irak pour appartenance à l’EI, dont au moins 300 à la peine de mort.

Mais dans les provinces occupées pendant trois ans par les jihadistes, certains sont toujours accusés d’avoir soutenu l’EI et d’être ensuite passés entre les mailles du filet des forces de sécurité.

Parmi les Yazidis, 3.000 sont toujours portés disparus, principalement des femmes peut-être encore captives de l’EI qui les ont réduites à l’esclavage sexuel.

Pour cette communauté, il faudra encore du temps pour revenir à la coexistence multiséculaire d’avant l’EI.


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