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Au Nigeria, l’extrême pauvreté gagne de jour en jour

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Dans ce quartier pauvre de Lagos, capitale économique tentaculaire du Nigeria, il n’y a pas de route, pas d’électricité, pas d’eau courante, pas de ramassage des ordures.

Il n’y a ni Etat, ni politique publique. Il n’y a plus de travail non plus.

Les habitants d’Ago Egun Bariga vivaient de la pêche depuis que leurs ancêtres s’étaient installés sur les rives de la lagune, il y a plus de cinquante ans.

A l’époque, le grand-père d’Agemo Akapo vivait confortablement, sous la végétation tropicale. Aujourd’hui, avec l’urbanisation effrénée – Lagos est passée de 300.000 habitants en 1950 à quelque 20 millions -, il n’y a plus un arbre à l’horizon. Les baraques de fortune s’étalent à l’infini.

Le gouvernement local a ensablé des dizaines de kilomètres carrés de lagune pour loger la classe moyenne, causant d’importants bouleversements de l’écosystème. Résultat: les bateaux des pêcheurs d’Ago Egun stagnent depuis deux ans dans la boue et les déchets.

Les pêcheurs ne peuvent plus partir en mer, leurs femmes vendre du poisson au marché, les enfants aller à l’école.

« S’ils mangent une fois par jour, je peux remercier mon Dieu », raconte à l’AFP Abiodun Kakini. Elle gagnait environ 3.000 nairas par jour (7 euros) quand son mari pouvait ramener du poisson.

Désormais elle fait fumer de grands tilapias… importés des Pays-Bas.

« J’ai dû contracter un prêt pour acheter un carton de poissons congelés », poursuit Mme Kakini. « A la fin de la journée, je dois rembourser mes dettes et il ne me reste presque plus rien. »

Voici comment les habitants d’Ago Egun Bariga, sont passés de la pauvreté à l’extrême pauvreté en quelques années.

Record mondial

L’ONG Oxfam, qui a publié cette semaine un rapport choc affirmant que les 26 personnes les plus riches au monde détenaient autant de richesses que la moitié de la planète, reconnaît que l’extrême pauvreté (moins d’1,9 dollar par jour selon la Banque Mondiale) a globalement diminué.

Pourtant, « elle s’intensifie en Afrique subsaharienne » qui regroupe aujourd’hui les deux-tiers de l’extrême pauvreté dans le monde.

Depuis l’année dernière, le Nigeria, 180 millions d’habitants, détient le triste record du plus grand nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté, dépassant l’Inde, selon World Poverty Clock.


Cet institut de recherche estime que six Nigérians plongent dans l’extrême pauvreté chaque minute. D’ici à 2030, cette catégorie devrait représenter 45,5% de la population (contre 44,1% actuellement), soit 120 millions de personnes.

A Ago Egun, les chiffres ont des visages: ceux des enfants qui, dès 5 ans, portent de lourds bidons sur la tête, écaillent le tilapia dans l’eau saumâtre ou vendent des poissons séchés avant d’avoir appris à compter.

« Bien sûr, nous voudrions l’eau courante, des hôpitaux, des écoles, de l’électricité », se désespère le chef Agemo Akapo. « Mais notre seule priorité pour l’instant, c’est l’accès à la mer, pour que nous puissions travailler, nous nourrir et nourrir nos enfants ».

Reprenant un vieux proverbe Egun, il lâche: « Nous sommes bloqués comme des colombes dans une cage ».

La veille, il avait participé à une réunion publique en amont des élections de février et mars où les habitants d’Ago Egun Bariga devront choisir un président, mais aussi un gouverneur pour l’Etat de Lagos et des députés.

« Ils nous ont dit de coller ces affiches sur nos maisons », lâche le vieil homme, sceptique, en montrant des posters du parti au pouvoir, le Congrès des progressistes (APC).

– Pillage et corruption –

« Au Nigeria, les politiciens sont plus occupés à construire leur réseau de clientélisme qu’à mettre en oeuvre un programme pour sortir les gens de la pauvreté », s’emporte Emmanuel Onwubiko, président d’une association de défense des droits de l’homme.

Selon cet observateur, le président sortant, Muhammadu Buhari, et son principal opposant, Atiku Abubakar, ont tous deux des programmes économiques clairs: l’ancien général Buhari propose des aides sociales ou des mini-crédits pour les plus pauvres, l’homme d’affaires défend une politique d’inspiration plus libérale.

« Mais il n’y a aucun mécanisme institutionnel en place pour obliger les politiciens à appliquer leur programme une fois arrivés au pouvoir », regrette M. Onwubiko. « La situation se détériore depuis des années alors que le Nigeria n’a jamais été aussi riche grâce au pétrole ».

Le pays est le premier producteur africain d’or noir et l’un des plus importants au monde avec quelque 2 millions de barils par jour. « Les gouvernements militaires ont pillé les ressources de l’Etat pendant des décennies et, depuis 1999, avec l’accès à la démocratie, personne n’a résolu ce problème », regrette M. Onwubiko.

Oxfam estime qu’entre « 1960 et 2005, 20.000 milliards de dollars ont été volés des caisses de l’Etat » et que « les cinq plus grandes fortunes du pays (29,9 milliards de dollars) pourraient mettre fin à la pauvreté à l’échelle nationale ».

« Ce n’est pas la malédiction du pétrole qui nous hante », conclut le militant. « C’est la malédiction de nos hommes politiques. »


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