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A Londres, une exposition pour immortaliser le street-art « effacé » au Soudan

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Jumana Amir, 20 ans, passe et repasse devant la petite trentaine de photos exposées dans une salle d’université à Londres et montrant des oeuvres de street-art réalisées lors du sit-in antigouvernemental à Khartoum: ces images, « c’est tout ce qu’il nous en reste », glisse-t-elle à l’AFP, émue.

Car depuis la dispersion du sit-in dans le sang le 3 juin, « beaucoup » de ces peintures murales ont été « effacées », assure Marwa Gibril, membre de la branche britannique du Syndicat de médecins soudanais, SDU UK, qui organise cette exposition éphémère consacrée à « l’art révolutionnaire soudanais » dans l’enceinte de l’Université SOAS, spécialisée dans l’étude de l’Afrique, l’Asie et le Moyen-Orient.

Ce n’est pas la première fois que Jumana Amir voit ces fresques. Originaire du Soudan, elle est arrivée au Royaume-Uni à l’âge de trois ans avec ses parents, mais sa famille restée à Khartoum est « très active » dans les manifestations.

« Ils étaient au sit-in, je les appelais par appel vidéo et je voyais ces peintures » derrière eux, raconte-elle. « Malheureusement, tout est parti maintenant », déplore la jeune fille aux tresses mêlées de rouge et de vert – les couleurs du Soudan – et venue spécialement de Cardiff, où elle étudie, pour l’exposition programmée vendredi et samedi.

Ses oeuvres préférées : celles montrant des femmes, qu’elle considère comme « une des principales forces » du mouvement.

Comme cette large peinture colorée représentant deux Soudanaises qui s’adressent aux foules le poing levé et parées des lourdes boucles d’oreille traditionnelles soudanaises. Ou encore ce visage de femme aux sourcils froncés, dessiné en noir, avec ces mots en arabe qui s’échappent de sa bouche grande ouverte : « la voix d’une femme est une révolution ».

L’imposant graffiti est signé Esra Awad, le 24 avril.

« On connaît le nom de certains artistes, et parmi ceux-là, certains ont disparu. Après la fin du sit-in, ils n’ont jamais été retrouvés. On ne sait pas s’ils sont vivants ou morts », souligne Marwa Gibril.

Depuis le 3 juin, la répression a fait 136 morts, dont une centaine dans la seule dispersion du sit-in, selon un comité de médecins proche de la contestation. Les autorités parlent de 71 morts depuis la même date.


Vendredi, un accord a été conclu entre le pouvoir et la contestation sur une instance de transition, premier signe d’une sortie de crise dont l’épicentre a été le sit-in.

– « Un Etat dans l’Etat » –

Le sit-in, entamé le 6 avril devant le quartier général de l’armée, était « comme un Etat dans l’Etat (…) avec des gens qui s’organisaient par eux-mêmes », se rappelle avec fierté le docteur soudanais Ahmed Hashim, qui exerce à Londres mais qui a pris plusieurs des photos exposées lors d’un court séjour à Khartoum en avril.

« Je les ai vus peindre (…) sur les murs mais aussi sur le sol », se souvient-il. « Il y avait des stands de soins médicaux, une estrade sur laquelle des chanteurs interprétaient des chants révolutionnaires ». Un film diffuse ces scènes de vie.

Grâce à l’exposition, « n’importe qui peut regarder et comprendre ce qui se passe » au Soudan, même sans parler arabe, se réjouit Jumana Amir alors que la plupart des photographies amateurs ne sont pas légendées.

« C’est pour ça que les artistes sont notre plus grande arme. Ils parlent un langage universel », estime-t-elle. Parmi les oeuvres représentées, deux sont d’ailleurs inspirées du travail du célèbre artiste de rue britannique Banksy.

Mais les organisateurs exigent plus qu’un coup d’oeil ou une oreille tendue. « Nous vous demandons votre solidarité, pas seulement votre curiosité », est-il écrit sur une feuille A3 scotchée sur un poteau. Et sur un kakémono à la sortie : « Leurs balles ne nous tueront pas, ce qui tue c’est votre silence ».



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