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La théorie de l’eau de Javel : Alain Mabanckou ou Eric Mendi ?

Par Latifa Bieloe - 05/07/2017

Par Latifa Bieloe, animatrice culturelle et membre du collectif Reading is so Bookul.

 

Belle marquise, si d’aventure vous deviez vous faire rançonner par un écrivain au coin de la rue, et que de ces deux auteurs il vous soit donné le loisir de choisir votre bourreau, souhaiteriez-vous mieux être la victime d’Alain Mabanckou, ou alors d’Eric Mendi ?
Dans le premier cas, vous auriez affaire à un dandy – non, pas Arsène Lupin, lui était trop plein de morgue -, sous d’autres cieux, on dirait plutôt un « sapeur », attentionné, et qui vous aborderait de la plus cordiale des manières, avec un sourire discret et un timbre de séducteur : « Madame, votre mousseline vous va à ravir. — Merci. — Je me demandais… (Un temps). Votre beauté me laisse sans voix. Vous êtes on ne peut mieux éblouissante ; bien plus que ces parements, qui ont sur vous l’effet d’un nuage en travers d’un soleil de mon pays. Il ne tient qu’à votre bon vouloir : vous m’en verriez très honoré, de vous dés-embarrasser de ces fioritures, si vous en avez convenance. »

Irrésistible. Et bien sûr vous en avez convenance. Enfin, sur le coup vous êtes un peu trop sous le charme pour être sûre de savoir vraiment ce que vous voulez, mais vous cédez volontiers vos bijoux. Il a la galanterie de vous ôter lui-même la chaînette du cou, vous sentez la peau de votre nuque frétiller au contact doux de ses doigts, et vous vous demandez si vous ne gagneriez pas à vous « désembarrasser » aussi de votre smartphone (histoire qu’il puisse y trouver des images très très intimes de vous). Quoi qu’il en soit, vous pouvez vous estimer heureuse. Les choses auraient pu être pires, avec un certain Eric Mendi, qui lui vous aurait tout bonnement plaquée au mur, arraché de force un baiser voyou long et brutal à vous couper le souffle (sa façon à lui de vous dire que vous êtes ravissante), avant de vous menacer, toute haletante encore et abasourdie, la pointe du canif dans la peau du cou : « Je tiens à votre bourse comme vous tenez à votre vie. » Là aussi vous cédez. La manière n’y était peut-être pas, mais vous avez eu votre dose d’adrénaline. Il y en a qui paient pour vivre ce genre de sensations. Et puis après, vous n’êtes pas cette Kim de Kardashian, qui fait un charivari de tous les diables pour quelques malheureuses pierres dont on a bien voulu la délester à Paris.
Non, parlons un peu plus sérieusement
Dans un livre de Mabanckou, « le client est roi », et le lecteur au fil des pages est séduit, aux petits soins de l’auteur qui n’a de cesse de le ménager, afin qu’il puisse apprécier à sa juste valeur ses « petits fruits sauvages, savoureux », pour emprunter les compliments gustatifs de Dany Laferrière au Petit piment (M. Laferrière à qui je recommande aussi de « goûter » Eric Mendi).

Mendi, lui, c’est la méthode forte ; celle-là qui ne ménage ni la langue, ni le lecteur. Parlant de son style, un critique modéré a eu le mot « pétulance », un autre moins pondéré l’a trivialement résumé dans l’expression « ça passe ou ça casse ». En fait, Mendi ne s’embarrasse pas du décorum de gentleman. Il ne négocie pas avec le lecteur. Il ne vous laisse pas le choix. Vous avez ouvert son livre et déchaîné sur vous son génie. Vous êtes à lui, vous lui appartenez, pris au collet (« cravaté » pour parler comme en Afrique), et il ne vous lâchera qu’à la fin de l’ouvrage, exténué, mais aussi repu, comme après une intense copulation.

Laissons cependant le soin aux experts de mener plus loin cette étude comparative. Il s’agissait ici de planter le décor pour introduire l’objet principal de notre réflexion. Précisons encore à toutes fins utiles, puisque l’on ne présente plus Alain Mabanckou, qu’Eric Mendi est une étoile montante de la littérature africaine (certains diraient « de la littérature » tout court). Il a déjà été primé par deux fois aux Grands prix des associations littéraires dans la catégorie Belles-lettres, et notamment à l’édition 2016, où son dernier ouvrage AFANE – Forêt Equatorialeétait en concurrence dans le dernier carré avec Le mariage de plaisir de Tahar Ben Jelloun (de l’Académie Goncourt), ou encore The Fishermen de Chigozie Obioma (finaliste du Man Booker Prize 2015). Cela dit…

 


© Droits reservés
Latifa Bieloe, animatrice culturelle et membre du collectif Reading is so Bookul.
Qu’est-ce que la théorie de l’eau de Javel ?

20 octobre 2015, de passage sur le plateau de France 24 pour présenter son dernier roman (Petit piment), Alain Mabanckou déclarait que lui était si Africain, et notamment Congolais, qu’on le tremperait dans n’importe quelle eau de Javel qu’il en ressortirait lui-même. Belle image, mais sur le coup cela sonne pour moi comme du déjà-entendu, ou plutôt du déjà-lu, je n’en sais trop. J’essaie de me souvenir, j’y arrive pas.

Puis, comme toujours, les pensées qui nous échappent au moment où on les sollicite nous reviennent d’elles-mêmes plus tard. Elles semblent nous dire alors : « J’ai entendu votre appel, mais en venant à vous j’ai été prise dans un bouchon. » Un matin devant ma glace à me curer les dents, ça y est (je dirais pas Eurêka, c’est pas si important), ce que j’appelai dès lors la théorie de l’eau de Javel m’avait été révélé en fait dans un livre intitulé Opération Obama, signé Eric Mendi.

Le soir je revérifiai dans le livre. La théorie de l’eau de Javel y était énoncée, page 60, dans un dialogue d’intellectuels entre une espèce de vieillard-bibliothèque, comme l’entendait Ahmadou Hampâthé Bâ, et un jeune et brillant avocat.
La scène se tient du reste dans un bureau-bibliothèque. Le jeune avocat, par allusion aux Africains installés en Occident qui ne faisaient plus grand cas des traditions folkloriques du pays, rappelait le fameux adage « un morceau de bois cent ans dans l’eau ne deviendra jamais poisson ».

Le vieux après réflexion lui opposait une parabole bouddhique de Nichiren Daishonin : « L’indigo produit une teinture bleue, mais un tissu plongé à plusieurs reprises dans la teinture d’indigo est plus bleu que la feuille d’indigo elle-même. »
L’avocat de rétorquer que néanmoins, « si l’on trempe ce tissu à teinture d’indigo dans une bassine d’eau javellisée, son bleu s’en trouverait carrément dilué. »

Le vieux renchérit : « J’en conviens. Et qui plus est, le linge en question choirait alors dans une couleur bâtarde. Puisque même sa teinte d’origine lui serait maintenant inaccessible. Non seulement il ne serait plus indigo, mais aussi il se trouverait dans l’impossibilité de redevenir comme il était avant d’être indigo… »
Enigme résolue et ouverture du débat

Il me vint alors à l’esprit qu’Alain Mabanckou avait sans doute lu Opération Obama(c’est tout à son actif, cela prouve qu’il n’est pas de ces aînés qui n’osent pas condescendre à lire un petit nouveau, fut-il même présenté comme un génie), et que sa déclaration à l’eau de Javel sur France 24 faisait très certainement allusion à ce passage. Pourquoi n’a-t-il pas fait mention de l’auteur ni de l’ouvrage ?

J’ai entendu ou lu plusieurs avis là-dessus, dont un sur une page de discussion de Wikipédia, où l’on supposait que de citer Eric Mendi ou son livre sur ce plateau de télé aurait pu être facturé à Mabanckou, les médias ne faisant pas toujours la différence entre « promotion » et simple précision indicative. Toujours est-il que pour moi, ce soir-là, l’énigme était résolue : la théorie de l’eau de Javel avait bel et bien été énoncée dans Opération Obama d’Eric Mendi, ouvrage paru la première fois au Cameroun en septembre 2012.

Elle devait être reprise par un certain Alain Mabanckou sur un plateau de télévision en France en octobre 2015, puis relayée par la présente sur internet en juin 2017 sur la tribune de Jeune Afrique. Et nous n’avons certainement pas fini d’en entendre parler. Quant à savoir ce que j’en pense, moi, de la théorie de l’eau de Javel, le débat reste ouvert. Chacun son opinion.
 
MOTS CLES :  Alain Mabanckou   Eric Mendi 

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