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Réunion Sassou-Trump, chronique d’un rendez-vous raté

Par Rodrigue Fénelon Massala - 30/12/2016

Par Rodrigue Fénelon Massala

 

Annoncé en grande pompe par le régime congolais à travers un communiqué daté du 26 décembre signé de la main du directeur de cabinet de Sassou, Firmin Ayéssa, le rendez-vous tant attendu qui aurait marqué la première opération diplomatique de Sassou n’a pas produit l’effet escompté. Une véritable déconvenue aux allures d’un scénario cinématographique hollywoodien. Décryptage.

Parti de Brazzaville le 26 décembre pour les États-Unis où, semble-t-il, selon le communiqué de la présidence du Congo, Dénis Sassou Nguesso était attendu par le président élu des États-Unis Donald Trump avec lequel il était prévu s’entretenir, le mardi 27 décembre, en sa qualité de président du Comité de haut niveau de l’Union africaine sur la crise libyenne. Le rendez-vous a très vite été démenti par le cabinet de Trump au même moment où l’avion de Dénis Sassou Nguesso atterrit aux Etats-Unis.

Difficile encore de savoir ce qui s’est passé. Citée par Reuters, la porte-parole de Donald Trump, Hope Hicks, a déclaré que le président américain élu n’avait pas prévu de rencontrer son homologue congolais. Elle publie par la suite un communiqué dans lequel le cabinet de Trump précise que «le président élu des États-Unis, Donald Trump, n’a pas de réunion prévue avec le président de la République du Congo, Denis Sassou Nguesso ». Dans ce communiqué transmis aux médias dont l’agence Reuters, New York Times, Le Figaro, Paris Match ont fait écho… Hope Hicks qui se trouve en Floride auprès de Donald Trump indique qu’«il n’y avait jamais eu une réunion prévue et ce ne serait pas avant que Trump prenne ses fonctions le 20 janvier». Selon toujours les termes de ce communiqué, «Trump a tenu une série de réunions à son domicile de Palm Beach, en Floride, ainsi qu’à Trump Tower à New York, dans le cadre de la transition avec les équipes du président démocrate Barack Obama pour préparer la passation des pouvoirs le 20 janvier. La plupart des réunions ont été axées sur les rencontres avec les candidats qui seront retenus pour composer son administration et son cabinet». Que se passe-t-il? S’interrogent plusieurs analystes après ce démenti?

Le tête-à-tête avait pourtant été annoncé lundi par le gouvernement congolais. Thierry Moungalla, le ministre de la Communication, avait rendu public un communiqué officiel signé du cabinet de la présidence.

Le texte expliquait que Denis Sassou Nguesso devait être reçu en tant que président du Comité de haut niveau de l’Union africaine sur la Libye. La rencontre devait porter sur les moyens de sortir le pays de la crise. Selon le texte, il était aussi prévu que les deux hommes parlent du reste de l’Afrique et des questions internationales.

Joint par plusieurs médias la veille et jusqu’à 14h mardi 27 décembre, supposé être le jour de la rencontre entre Sassou et Trump, le ministre Moungalla avait confirmé la rencontre et décrit Donald Trump comme un pragmatique, voulant «échanger avec un des acteurs principaux sur le continent, capable de lui donner des précisions sur les situations libyenne et africaine».

Si l’on en croit les explications des proches de Sassou, ce dernier s’apprêtait donc à devenir le premier chef de l’État africain à s’entretenir avec Donald Trump depuis son élection.
Une information reprise par la presse un peu partout dans le monde, mais finalement démentie, mardi soir, par le camp Trump.

La douche froide de l’hiver floridien : pas de rencontre avant le 20 janvier

À la suite de l’emballement médiatique et des réseaux sociaux qui ont fait du voyage de Sassou un bon chou gras, Hope Hicks, porte-parole de Donald Trump remet donc les pendules à l’heure en précisant qu’il n’y aurait d’ailleurs pas de rencontre de ce type avant le 20 janvier, date de l’entrée en fonction de Donald Trump en tant que nouveau président des États-Unis. Pourtant, Trump a rencontré le Premier ministre japonais en visite d’État aux États-Unis, s’interroge un commentateur de la presse africaine.

La sortie médiatique du cabinet de Donald Trump déconcerte Brazzaville dans un premier temps. Le communiqué américain est doublement gênant pour Brazzaville : il affirme que non seulement une rencontre officielle entre les deux hommes n’est pas à l’ordre du jour, mais aussi que celle-ci n’a jamais été prévue. Du côté de Congo-Brazza, personne n’est joignable pour situer les médias dans ce nouveau rebondissement. Dans un second temps, les autorités du Congo restent sur leur position. Mardi soir, le ministre congolais des Affaires étrangères, Jean-Claude Gakosso, assure depuis l’hôtel Palm Beach de Miami, où Sassou a installé confortablement son état-major, sans donner plus de détails, que ce dernier s’apprête bien à rencontrer Donald Trump.

L’entourage Sassou présent à Miami s’active à passer les messages et à rassurer leur base quelque peu éclaboussée et confuse. Certains vont jusqu’à affirmer que la porte-parole de Trump est hors sujet, il s’agit d’une rencontre privée et elle aura lieu demain à 16h, donc le mercredi 28. La polémique s’enfle de nouveau sur les réseaux sociaux notamment autour de la définition de la visite (privée/officielle). Jean-Claude Ngakosso qui a pris le relais de Thierry Moungalla tente de sauver les meubles. Il assure et précise que «la vitesse médiatique est différente de la cadence diplomatique. Sassou va rencontrer Trump. L’opinion attend jusqu’à 20h, heure de Miami, pas d’image, pas de nouvelles sur la fameuse rencontre sauf sur le site de la télévision congolaise: une image montée à partir d’une manipulation de Photoshop postée montrant une poignée de main entre Sassou et Trump avec en fond d’écran l’emblème de la Libye. Pitoyable et insupportable! s’exclame une haute personnalité congolaise dont nous ne saurons citer le nom, contactée à l’immédiat par Les Afriques.

Les dessous d’un rendez-vous manqué

Le Congo, pays de 242 000 km2 avec une population de 4 millions, n’est pas connu par Donald Trump et certains membres de son équipe, mais Trump connait la RDC et dispose d’une fiche de présentation de la situation politique et économique de celle-ci sur sa table. Cependant, selon nos investigations, le Secrétaire d’État Rex Tillerson, nommé récemment par Trump pour diriger la diplomatie américaine, connait bien la cartographie des pays producteurs de pétrole au sud du Sahara. Patron du major pétrolier ExxonMobil, où il a fait toute sa carrière depuis 1975 et dont il a été nommé président, il a mené des explorations au Congo-Brazzaville dans les années 80. Il connait bien Sassou-Nguesso qui, selon nos sources, est une vieille connaissance de Rex Tillerson avec lequel ils ont un contentieux fâcheux. Ce dernier a été alerté par un réseau d’activistes congolais par le truchement d’une éminente personnalité congolaise qui a été pendant longtemps cadre du pétrole au Congo et depuis est devenue consultant dans ce domaine. Il se trouve que ce dernier connait bien le nouveau patron de la diplomatie américaine.

 


© Droits reservés
Denis Sassou Nguesso, président de la république du Congo.
Selon notre source, Rex Tillerson avait examiné une note qui lui indiquait une probable rencontre entre le président Trump et une haute personnalité de l’Union africaine pour le briefer sur l’environnement politique africain et sur la question libyenne. C’est dans cette optique qu’un groupe de lobbyistes dont un originaire de la RDC et une ancienne diplomate américaine à l’Union africaine puis des pétroliers proches du fils de Trump qui dirige la Fondation Trump approchés par les proches de Sassou durant la campagne présidentielle avait cru bon se positionner sans le citer dans les différentes notes comme celui qui pouvait bien briefer la nouvelle administration américaine. Ce même groupe avec l’ambassadeur du Congo aux États-Unis, Jean Claude Moumbouli, en compagnie d’une frange des enfants Sassou, s’active à organiser un voyage de Sassou aux États-Unis d’abord sous la coupe de la fondation dans le cadre d’un dîner des donateurs de la fondation Trump. Entre-temps, Trump annonce la dissolution future de sa fondation pour éviter les conflits d’intérêts.

Cette nouvelle perturbe les lobbyistes qui optent dans un deuxième temps pour organiser ce voyage sous le couvert du rôle de Sassou au sein de l’Union africaine qui l’a désigné comme président du comité de haut niveau sur la Libye. C’était sans compter sur la capacité de marge de manœuvre de ce consultant pétrolier congolais proche de Rex Tillerson qui passe à la manœuvre pendant les 48 h pour tenter d’alarmer les membres du cabinet du président élu en mettant dans la dance Amnesty International. Ces derniers se montrent plutôt réceptifs. L’un des messages contenant des rapports d’ONG, dossiers sur la torture d’un homme politique, Augustin Kala Kala, du sergent Jugal, dossier Jean-Marie Michel Mokoko, un ancien patron des troupes de l’UA/ONU, etc. Un groupe de journalistes congolais basé aux États-Unis monte au créneau à travers les réseaux sociaux puis adresse directement des messages avec des liens dans le compte privé Twitter de Trump pour lui décrire la personnalité de l’homme qui, semble-t-il, aurait rendez-vous avec lui. Hélas, la crédibilité de Sassou-Nguesso sur la scène internationale apparait sévèrement entachée. Il est en plus un des membres du «syndicat des présidents à vie» qui battent en brèche la valeur du principe démocratique de l’alternance. Conséquence, la visite est annulée sine die. Mieux encore, l’option même qu’une visite privée ou officielle soit envisagée sort de l’esprit du cabinet Trump. Le porte-parole Hope Hicks annonce à Reuters que la rencontre "n’a jamais été programmée". Brazzaville est refroidi.

Ngakosso, le ministre des Affaires étrangères, tente de temporiser et de rassurer en vain. Il essaie de s’appuyer sur son ambassadeur qui lui-même malgré sa longévité à ce poste est fiché au département d’État qui en son temps avait rejeté sa demande d’agrément avant que le Congo ne fasse valoir sa souveraineté pour maintenir son choix. Donc, ce dernier a une marge de manœuvre réduite. Les lobbys qui ont touché un pactole important tentent également un dernier baroud d’honneur. Hélas! Silence radio du côté de Trump qui a déjà signifié que la rencontre n’a jamais été prévue, donc ils sont passés à autre chose.

La désorganisation des voyages de Sassou

S’il y a une chose qui frappe à première vue dans les déplacements du président Sassou, c’est la manière avec laquelle les voyages de ce dernier sont organisés depuis un moment. Chez Sassou, ce n’est pas le ministère des Affaires étrangères qui organise les voyages du président comme c’est le cas ailleurs. Au Congo, ce sont trois services rattachés à la présidence composés à 98% des militaires et non des diplomates qui ont en «charge» cette mission, à savoir la Direction nationale du protocole (DNP), la Direction des voyages officiels (DNVO) et la Direction du domaine présidentiel (DDP). Les trois services ne coordonnent presque jamais avec le ministère des Affaires étrangères composé des diplomates formés à la tâche. Conséquence, les voyages du président sont très mal organisés par des gens pas assez rompus à la tâche diplomatique dont la majorité ne s’exprime même pas en anglais. Mieux, il y a des chevauchements entre les services officiels, les enfants du président et certains membres du clan qui en réalité sont ceux qui disposent de réelles marges de manœuvre dans l’organisation des voyages du président nonobstant tous les flux juteux que cela engendre. Qui plus est, les voyages de Sassou s’organisent le plus souvent au grand dam du conseiller diplomatique du chef de l’État et du ministère des Affaires étrangères qui dans la plupart des cas sont appelés à la rescousse pour sauver les meubles. C’est exactement ce qui s’est produit à Miami lors de ce voyage de visite qui semble n’avoir existé que dans la tête des pro-Sassou et de son clan. Toutefois, faut-il également s’interroger sur le rôle du ministre des Affaires étrangères dans cette déconvenue diplomatique?

Ce mélange de genre ternit non seulement l’image de Sassou, mais aussi la fierté de tout un peuple dont le drapeau, symbole de la souveraineté et du prestige national, se trouve souillé par les mésaventures et la mégalomanie d’une oligarchie clanique qui tient les règnes du pouvoir au Congo. Car l’aventure américaine restera à jamais gravée dans la mémoire du peuple congolais au-delà de la réjouissance des uns qui applaudissent pour ce camouflet diplomatique infligé à Sassou et pour les autres notamment les pro- Sassou qui ne parviennent pas à boire le vin qui a pourtant déjà été tiré. On ne peut pas aussi s’empêcher de s’interroger sur la manière dont un chef d’État au pouvoir depuis plus de 32 ans a été induit pour la énième fois en erreur et traîné en bateau par ses lobbyistes, ses enfants et ses collaborateurs. Le comble, c’est le fait que le voyage a été placé sous les couleurs de l’Union africaine, c’est très grave. Ce n’est pas la première fois selon nos sources que Sassou vit une telle déconvenue. En 2008, après l’élection de Barck Obama, des lobbyistes avaient vendu à Sassou un rendez-vous avec Obama, ce qui se révéla un véritable fiasco, sauf qu'à l’époque le rendez-vous ne fut pas médiatisé. Sassou y avait passé 4 jours environ. L’opinion se souviendra également de l’épisode du Brésil où, par manque de coordination des services, Sassou passa des heures d’attente debout dans un aéroport militaire. Cet incident a eu pour conséquence le limogeage du directeur du protocole de l’époque et du directeur des voyages qui en fait avaient payé les pots cassés d’une désorganisation orchestrée par les membres du clan présidentiel.

Durant ce voyage rocambolesque de Sassou aux États-Unis, il y a un autre fait qu’il sied de souligner. Selon nos sources, l’avion transportant le président Sassou et sa suite a connu quelques péripéties administratives avant d’être autorisé à rentrer dans l’espace aérien américain. Car l’avion a d’abord atterri à Las Palmas avant de remettre le cap sur les États-Unis. En effet, les autorités congolaises n’avaient pas pris tous les documents nécessaires pour le survol du territoire américain. C’est au bout de plusieurs heures de formalités administratives que l’avion a été autorisé de décoller de Las Palmas pour atterrir aux États-Unis. Là encore, un cafouillage dans l’organisation du voyage.

La déconvenue diplomatique de Sassou n’est autre que la conséquence de l’usure d’un homme qui n’est plus à l'air du temps. D’un homme qui est instrumentalisé par son clan notamment ses enfants au grand étonnement de ceux qui ne connaissent pas comment fonctionne le pouvoir Sassou. Une véritable tour de Babel où les aspects privés, familiaux et les affairismes se confondent avec les affaires d’État.
 
MOTS CLES :  Rencontre   Sassou Nguesso   Donald Trump   Communiqué 

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  • Auteur: Rodrigue Fénelon Massala
  • Source: lesafriques.com, publié le 30 décembre 2016
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